CHAPITRE XIV

— Il nous a encore blousés ! grommela Beldin alors qu’ils regagnaient leurs appartements après le tournoi. Il commence à me courir, ce salopard aux yeux de poisson bouilli. Je vais finir par prendre des mesures radicales.

— Ce ne serait pas discret, objecta Belgarath. Les gens d’ici ne sont pas complètement mimbraïques. La sorcellerie fait un certain bruit, précisa-t-il à l’intention de Cyradis.

— Oui, acquiesça-t-elle. Je sais.

— Vous l’entendez donc… Y a-t-il sur cette île d’autres Dais qui pourraient l’entendre aussi ?

— Oui, Vénérable Belgarath.

— Et ces Mimbraïques mâtinés de Dalasiens ? Croyez-vous qu’ils le percevraient également ?

— C’est certain.

Garion tiqua.

— Si je comprends bien, la moitié des habitants de Dal Perivor ont entendu ce que j’ai fait avec les lances.

— Avec ce vacarme ? Ça m’étonnerait, objecta Belgarath.

— Je ne savais pas que ça faisait une différence.

— Bien sûr que si.

— Eh bien, moi, commença Silk, je me passerai de la sorcellerie et je vous garantis que ça ne fera pas de bruit.

— Ça laisserait des traces, Kheldar, objecta Sadi, et nous sommes les seuls étrangers au palais. On risquerait de se poser toutes sortes de questions embarrassantes si on retrouvait Naradas avec une de vos dagues entre les omoplates. Je vous propose de me laisser régler le problème. Avec mes méthodes, ça paraîtrait beaucoup plus naturel.

— Enfin, Sadi, c’est un assassinat de sang-froid que vous projetez, se récria Durnik.

— Croyez, mon bon Maître Durnik, que je comprends vos scrupules, répondit l’eunuque, mais ce n’est pas la première fois que nous nous faisons avoir par ce Naradas et ça pourrait nous coûter cher à la longue. Il faut en finir.

— Il a raison, Durnik, confirma Belgarath.

— Zith ? suggéra Velvet.

— Elle ne veut plus quitter sa progéniture, même pour le plaisir de mordre quelqu’un, répondit l’eunuque en secouant la tête. Mais j’ai d’autres petites choses tout aussi efficaces.

— En attendant, à cause de ce stupide tournoi, reprit Garion d’un ton morne, Zakath et moi, nous devons maintenant affronter Zandramas. Et tout seuls, encore.

— Zandramas, sûrement pas, rectifia Velvet. Pendant que vous vous couvriez d’honneur, nous avons parlé avec les dames de la cour, Ce’Nedra et moi. Nous avons appris que cette « redoutable créature » se montrait de temps en temps, depuis des siècles, or Zandramas n’est dans la course que depuis une douzaine d’années, si je suis bien renseignée. Je crois donc que vous allez combattre un vrai dragon.

— J’en suis moins sûre que vous, Liselle, objecta Polgara. Zandramas peut se changer en dragon. C’est peut-être elle qui terrorise la contrée, cette fois, pendant que le vrai dragon dort tranquillement dans son repaire. Elle n’a jamais renoncé à provoquer la confrontation avant l’heure.

— Si c’est elle, je le saurai tout de suite, fit Garion. La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, je lui ai coupé le bout de la queue. Si le dragon que nous combattons demain a la queue sectionnée, nous saurons à quoi nous en tenir.

— Nous sommes vraiment obligés d’assister aux festivités de ce soir ? ronchonna Beldin.

— C’est l’usage, mon Oncle, acquiesça Polgara.

— J’avions rein à nous met’su’l’dos, geignit le petit sorcier bossu en retrouvant l’accent paysan de Feldegast.

— Je vais vous arranger ça, moi, fit-elle entre ses dents.

Le banquet de ce soir-là était en préparation depuis des semaines. C’était le couronnement du tournoi, et rien n’y manquait, depuis le festin (auquel, avec leur visière, Garion et Zakath ne purent goûter) jusqu’aux danses (dont, toujours bardés de fer, ils devaient se dispenser), en passant par toutes sortes de discours ampoulés glorifiant les exploits de ces « puissants champions qui ont, par leur présence, apporté un lustre inégalé à notre île du bout du monde », ainsi que le dirent et le répétèrent ad nauseam les nobles assemblés à la cour du roi Oldorin.

— Vous pensez qu’ils vont encore longtemps rivaliser d’éloquence comme ça ? souffla Zakath à l’oreille de Garion.

— Oh, ça peut durer des heures.

— J’avais peur que vous me répondiez ça, soupira-t-il. Hé, voilà les dames.

Arguant de la nécessité de rester anonymes, les dames n’avaient pas quitté leurs appartements depuis leur arrivée. Elles firent leur entrée dans la salle du trône exactement comme si elles venaient de l’acheter. Polgara était royale dans son éternelle tenue de velours bleu bordé d’argent. Ce’Nedra portait une robe crème qui ressemblait beaucoup à sa robe de mariage, sans les perles, et son opulente chevelure cuivrée cascadait sur l’une de ses épaules. Velvet avait opté pour du satin bleu pervenche, et tous les jeunes chevaliers de Perivor, ou du moins ceux qui tenaient encore debout compte tenu de leurs activités de la journée, tombèrent aussitôt éperdument amoureux d’elle. Cyradis, étrangement, n’était pas là. Mais était-ce si étrange que ça, au fond ?

— Je crois que le moment est venu de procéder à certaines obscures présentations, murmura Garion.

Il s’avança pour escorter ces dames jusqu’au trône et s’inclina légèrement.

— Je ne puis, ô Sire, pour les motifs de discrétion que je T’ai exposés, Te révéler les détails de leur origine, mais je manquerais à tous les devoirs de la courtoisie envers Toi comme envers ces gentes dames en m’abstenant de Te les faire connaître. J’ai l’honneur de présenter à la cour Sa Grâce, la Duchesse d’Erat.

Là, il ne risquait pas grand-chose. Qui, dans cette île du bout du monde, aurait pu entendre parler d’Erat ?

— Majesté, fit Polgara de sa belle voix grave, en s’inclinant gracieusement.

Oldorin se leva avec enthousiasme et se plia en deux.

— La présence de Sa Grâce illumine notre modeste palais, déclama-t-il avec emphase.

— Son Altesse la Princesse Xera, reprit Garion. Ton vrai nom risque d’être un peu trop connu, chuchota-t-il en voyant Ce’Nedra ouvrir des yeux comme des soucoupes.

La petite reine comprit aussitôt de quoi il retournait.

— Majesté, murmura-t-elle en esquissant une révérence en tout point digne de celle de Polgara.

Allons, une fille ne pouvait pas grandir dans un palais impérial sans finir par apprendre deux ou trois trucs.

— Ta beauté, Princesse, nous prive de repartie, répondit galamment le roi.

— Il est mignon tout plein, non ? ronronna Ce’Nedra.

— Enfin, Sire, continua Garion en désignant Velvet d’un ample geste du bras, la troisième mais certainement pas la moindre des trois, la Margravine de Turia.

Il n’était pas mécontent de ce nom à l’instant surgi de son imagination.

— Majesté, murmura Velvet en s’inclinant, et quand elle se releva, elle braqua sur le souverain son fameux sourire plein de fossettes.

— Ton minois, gente damoiselle, nous fait battre le cœur tel un oiseau affolé, bredouilla le roi en se fendant d’une nouvelle révérence, puis il regarda autour de lui avec étonnement. Nous pensions, Sire Chevalier, avoir vu une autre dame parmi Tes compagnons, remarqua-t-il.

— Une aveugle, Sire, répondit très vite Polgara. Une pauvre fille qui s’est récemment jointe à nous. Que voudraient dire les fastes et les réjouissances de la cour pour une malheureuse qui vit perpétuellement dans les ténèbres ? Son grand compagnon s’occupe d’elle. C’était un fidèle serviteur de sa famille. Il la guide et la protège depuis le triste jour où la lumière a pour jamais déserté son regard.

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du roi. Décidément, ces Arendais étaient aussi sentimentaux que leurs lointains cousins.

Puis les autres compagnons de Garion firent leur entrée et le jeune roi de Riva se félicita de porter sa visière baissée. Elle dissimulait son sourire. Beldin évoquait un orage sur le point d’éclater. On lui avait lavé, démêlé et peigné les cheveux et la barbe, et il portait une robe assez semblable à celle de Belgarath mais de couleur bleue. Garion improvisa une série de présentations aussi fantaisistes que les précédentes et qu’il conclut ainsi :

— Enfin, Sire, voici Maître Feldegast, un bateleur de génie dont les prodigieuses facéties illuminent notre route.

Beldin le foudroya du regard et se fendit d’une courbette symbolique.

— Ah, Majesté, j’étions submergé par la splendeur d’vot’cité et d’vot’sublim’palais, là. Vous faites honte à Tol Honeth, Mal Zeth et Melcène, autant d’villes qu’j’avions visitées au cours d’mes pérégrinations et qui s’sont point encore r’mises d’mon incomparab’prestation, j’vous l’disions comme je l’pensions.

— Ah, Maître Feldegast ! fit le roi avec un sourire qui lui allait d’une oreille à l’autre. Des hommes comme Toi sont des biens rares et précieux dans cette vallée de larmes !

— C’est ben grand et généreux d’vot’part ed’dire ça !

Les formalités achevées, Garion et ses compagnons se mêlèrent à la foule. Une jeune femme aux yeux de braise se propulsa avec détermination vers Garion et Zakath.

— Vous êtes assurément, Messeigneurs, les plus braves chevaliers du monde, déclama-t-elle en se prosternant devant eux. La sublime position de vos compagnons proclame hautement que vous êtes sans nul doute des hommes de haut rang, voire royal. Quel est, Sire Chevalier, Ta condition ? demanda-t-elle à Garion en le gratifiant d’une œillade incendiaire. Serais-Tu, d’aventure, libre de tout engagement ?

Encore une de ces répétitions, soupira intérieurement Garion. Enfin, cette fois, au moins, il savait comment négocier la situation.

— Je suis marié, Gente Demoiselle, répondit-il.

— Ah, fit-elle, visiblement déçue. Et Toi, Sire Chevalier ? demanda-t-elle en se tournant vers Zakath. Es-tu mêmement engagé, marié, ou promis ?

— Que non point, Ma Dame, répondit Zakath, un peu intrigué.

Les yeux de la fille se mirent à briller. Garion jugea le moment venu d’intervenir.

— Il est temps, ami, de prendre Ton remède.

— Mon remède ? s’étonna Zakath.

Garion poussa un soupir à fendre l’âme.

— M’est avis que le mal empire, dit-il d’un air chagrin. Ces absences présagent les symptômes plus violents qui s’ensuivront inévitablement. Puissent les sept Dieux faire en sorte que nous menions rapidement notre quête à son terme, avant qu’il ne succombe irrémédiablement à la folie héréditaire qui est la malédiction de sa famille.

La jeune femme battit en retraite, l’air beaucoup moins résolu tout à coup.

— Que racontez-vous, Garion ? marmonna Zakath d’un ton accusateur.

— Je suis déjà passé par là. Cette fille cherchait un mari.

— C’est ridicule !

— Pas pour elle, je vous assure.

Puis les courtisans ouvrirent le bal. Garion et Zakath se replièrent sur le côté et observèrent un instant les évolutions des danseurs.

— Grotesque, marmonna Zakath. Je n’ai jamais compris que des hommes sensés puissent perdre leur temps à se trémousser comme ça.

— Ils font ça pour leurs femmes, répondit Garion. Elles adorent toutes danser. Ça doit être un truc viscéral.

Il jeta un coup d’œil vers le trône. Le roi Oldorin battait la mesure du pied en souriant, et il était tout seul. Garion poussa Zakath du coude et lui fit signe de le suivre.

Ils trouvèrent Belgarath à l’abri d’un contrefort, en train de s’ennuyer ferme.

— Grand-père, souffla Garion, personne ne parle au roi pour l’instant. Je crois que c’est le moment de lui parler de cette carte.

— Bonne idée. Les festivités risquent de durer une bonne partie de la nuit, et nous avons peu de chance d’obtenir une audience privée.

Ils approchèrent du trône et s’inclinèrent avec dignité.

— Serait-ce, Sire, trop Te demander que de nous entendre quelques instants ? commença Garion.

— Que non point, Messeigneurs. Vous êtes, Ton compagnon et Toi-même, nos champions, et il serait en vérité fort discourtois de notre part que de ne point vous prêter une oreille attentive. De quelle affaire souhaites-Tu nous entretenir ?

— Ce n’est qu’une petite chose, Majesté. Maître Garath, que voici (Garion avait pris la précaution d’omettre le Bel de son nom lors des présentations), est, ainsi que j’ai eu l’honneur de Te le dire, mon conseiller le plus avisé. Il guide mes pas depuis l’enfance. C’est, par ailleurs, un érudit de grand renom et il s’est récemment tourné vers l’étude de la géographie. Les géographes sont opposés par une antique querelle concernant la configuration du monde antique, or Maître Garath a entendu dire qu’une antique charte serait conservée ici, au palais de Perivor. La curiosité étant le propre du chercheur, Maître Garath m’a prié de Te demander si Tu lui accorderais, dans Ton infinie bonté, la faveur de la consulter.

— De fait, Maître Garath, nous Te confirmons l’exactitude de Tes informations, répondit le roi. La carte que Tu cherches est l’une de nos plus précieuses reliques, car c’est celle-là même qui jadis guida nos ancêtres jusqu’à ces rivages. Dès que nous en aurons le loisir, c’est avec grand plaisir en vérité que nous t’en faciliterons l’accès, Te permettant ainsi d’avancer dans Tes études.

C’est alors que Naradas sortit, tel un diable de sa boîte, des draperies pourpres tendues derrière le trône.

— Il est à craindre, ô mon bien-aimé Roi, que le moment ne se prête guère aux études, lâcha-t-il avec hauteur. Je T’apporte, hélas, des nouvelles préoccupantes. Un messager venu de l’est nous annonce que l’odieux dragon ravage le village de Dal Esta à moins de trois lieues d’ici. Nul ne peut prédire jusqu’où s’étendront les déprédations de la bête. Elle pourrait ensuite rôder dans la forêt pendant des jours avant d’en sortir. Tu auras sans doute à cœur, ô mon Roi, de tirer parti de cette tragédie. Le moment est venu de frapper. Nos deux champions ne pourraient trouver meilleure occasion pour déclarer sus à la bête et nous en débarrasser. Constatant par ailleurs que ces puissants chevaliers se reposent beaucoup sur les conseils de ce sage vieillard, je suggère qu’il les accompagne pour guider leur stratégie.

— Tu parles d’or, Erezel ! s’exclama chaleureusement le monarque sans cervelle. Nous redoutions qu’il ne nous faille des semaines pour débusquer la bête. Allez donc, mes champions, Maître Garath. Débarrassez mon royaume de ce dragon et rien de ce que vous pourrez nous demander ne vous sera refusé.

— Voilà, Maître Erezel, une nouvelle qui tombe à pic, lâcha Belgarath. Comme le dit Sa Majesté, Tu nous auras fait gagner bien du temps, cette nuit. Sitôt que j’en aurai le loisir, je Te récompenserai comme Tu le mérites.

Il parlait d’une voix atone, mais Garion connaissait assez son grand-père pour discerner la menace sous ces paroles anodines. Naradas ne s’y trompa pas.

— Ne me remercie point, Maître Garath, répondit-il en rentrant la tête dans les épaules. Je ne fais que mon devoir envers mon roi et son royaume.

— Le devoir, bien sûr, reprit Belgarath. Nous avons tous des devoirs, n’est-ce pas ? Rappelle-moi au bon souvenir de l’Enfant des Ténèbres, la prochaine fois que Tu l’invoqueras. Dis-lui que nous nous rencontrerons sans tarder, ainsi qu’il est écrit de toute éternité.

Puis il fit volte face et traversa la salle à grands pas, écartant les danseurs. Il quitta la salle, ses compagnons en armure sur les talons, et sitôt dans le corridor désert, il éclata en imprécations.

— Il m’a encore refait ! fulmina-t-il. Juste au moment où j’allais mettre la main sur cette fichue carte !

— Tu veux que je prévienne les autres ? proposa Garion.

— Non. Ils voudraient nous accompagner et je ne suis pas d’humeur à discuter. Nous allons leur laisser un mot.

— Encore ?

— L’histoire ne balbutie plus, elle bégaye, hein ?

— Pourvu que tante Pol ne réagisse pas comme l’autre fois !

— Quelle autre fois ? demanda Zakath, intrigué.

— Quand nous sommes partis, Silk, Grand-père et moi, pour aller affronter Torak, nous avons quitté Riva sans tambours ni trompettes, lui expliqua Garion. Nous avions laissé un mot à tante Pol et elle l’a plutôt mal pris. Il paraît qu’il y a eu pas mal de pleurs, de grincements de dents et de bris de vaisselle.

— Dame Polgara ? C’est la distinction même !

— Ne vous y trompez pas, renifla Belgarath. Elle peut être redoutable quand les choses ne marchent pas comme elle veut.

— Ça doit être de famille, fit platement Zakath.

— Ah, ah, très drôle. Allez aux écuries, tous les deux. Sellez vos chevaux et faites-vous expliquer où est au juste ce village. Je vais voir Cyradis et tâcher de lui extorquer quelques réponses avant de partir. On se retrouve dans la cour.

Garion et Zakath récupéraient leurs lances dans le râtelier fixé au mur de l’écurie quand Belgarath les rejoignit. Les trois hommes montèrent en selle et quittèrent le palais.

— Tu as tiré quelque chose de Cyradis ? demanda Garion.

— Deux ou trois informations, répondit Belgarath. Elle m’a confirmé que le dragon de la région n’était pas Zandramas.

— C’en serait donc un vrai ?

— Sans doute, mais à ce moment-là, elle s’est remise à parler par énigmes : des esprits influenceraient le dragon. Autant dire que vous avez intérêt à prendre garde, vous deux. Le dragon est généralement une créature stupide, mais guidé par un esprit, il pourrait avoir des lueurs d’intelligence.

Une ombre furtive s’approcha d’eux. C’était la louve.

— Comment va notre petite sœur ? demanda Garion en se retenant, au dernier moment, de l’appeler « Grand-mère ».

— Celle-ci est contente, répondit-elle. Celle-ci va chasser avec vous.

— La créature que l’on traque n’est pas bonne à manger, sache-le.

— L’on ne chasse pas seulement pour se nourrir.

— Celui-ci se réjouit, dans ce cas, de ta compagnie.

— Que dit-elle ? s’informa Zakath.

— Elle veut venir avec nous.

— Vous lui avez dit que ça risquait d’être dangereux ?

— Je crois qu’elle le sait.

— De toute façon, les loups n’en font qu’à leur tête, fit Belgarath en haussant les épaules.

Ils franchirent les portes de la ville et prirent la route que leur avait indiquée un garçon d’écurie.

— Le village serait à quatre lieues d’ici, annonça Garion.

Belgarath leva la tête. La lune était pleine et haute dans le ciel.

— Parfait, conclut-il. Allez, au galop ! Nous réduirons l’allure quand nous en serons à une demi-lieue.

— Et à quoi verrons-nous que nous en sommes à une demi-lieue ? objecta Zakath.

— Aux lumières, répondit laconiquement Belgarath.

— Les dragons ne crachent pas vraiment du feu, quand même ?

— Si, pourquoi ? Vous êtes en armure, vous n’avez rien à craindre. Enfin, ses flancs et son ventre devraient être un peu plus tendres que son dos. Essayez de lui planter vos lances dans le corps, puis achevez-le à l’épée. Tâchez de ne pas traîner. Je voudrais rentrer au palais en vitesse et mettre la main sur cette carte. Bon, on y va !

Une heure plus tard, ils arrivaient en vue de la lueur attendue. Belgarath retint son cheval.

— Allons-y doucement, dit-il. Essayons de le repérer avant de tomber dessus tête baissée.

— Celle-ci part en reconnaissance, annonça la louve et elle s’enfonça dans les ténèbres.

— Je suis content qu’elle soit venue, fit Belgarath. Je ne sais pas pourquoi, je trouve sa présence réconfortante.

Garion se félicita pour la énième fois que sa visière dissimule son sourire.

Le village de Dal Esta était perché au sommet d’une colline. Des colonnes de flammes d’un rouge sale montaient des granges et des maisons en feu. Ils entamèrent la montée. La louve les attendait à mi-chemin.

— Celle-ci a vu la créature recherchée, annonça-t-elle. Elle mange de l’autre côté de l’endroit où se trouvent les tanières des deux-pattes.

— Et… que mange-t-elle ? demanda Garion, prêt à tout.

— Une bête comme celle où les deux-pattes sont assis.

— Alors ? demanda Zakath.

— Le dragon est de l’autre côté du village, traduisit Belgarath. En train de manger un cheval.

— Un cheval ? Ecoutez, Belgarath, ce n’est pas le moment de plaisanter. De quelle taille est cette chose ?

— Bof, de la taille d’une maison. Plus les ailes, bien sûr.

— Bon, reprit le Malloréen en déglutissant péniblement. On pourrait peut-être reconsidérer la question ? Je n’ai pas eu beaucoup de joies dans la vie, ces dernières décennies. J’aimerais bien en profiter encore un peu.

— Je crains que nous ne puissions plus reculer, soupira Garion. Les dragons ne volent pas très vite et il leur faut un moment pour quitter le sol. Nous allons essayer de le prendre par surprise pendant qu’il finit sa dégustation et de le tuer avant qu’il ne se jette sur nous.

Ils contournèrent prudemment la colline en remarquant au passage les récoltes ravagées et les carcasses de vaches à demi dévorées. Ce n’étaient pas les seules choses mortes, mais Garion évita soigneusement de regarder les autres.

Et puis ils le virent.

— Par les dents de Torak ! jura Zakath. C’est plus gros qu’un éléphant !

Le dragon maintenait une carcasse de cheval par terre avec ses pattes de devant et il ne mangeait pas : il bâfrait.

— C’est le moment de tenter le coup, murmura Belgarath. Ces animaux-là ont généralement tendance à oublier tout le reste quand ils dévorent. Faites attention. Ecartez-vous dès que vous aurez planté vos lances dedans et ne laissez pas tomber vos montures. Si elles ont le malheur de toucher le sol, le dragon les tuera, et un homme à terre est plus vulnérable qu’à cheval. Nous allons nous glisser par-derrière, notre petite sœur et nous-mêmes, et nous jeter sur sa queue. Ces monstres sont généralement sensibles de ce côté-là, et quelques morsures devraient vous fournir la diversion dont vous avez besoin.

Il mit pied à terre, s’éloigna un peu des chevaux, son image se brouilla et il se changea en un grand loup argenté.

— Ça ne me dit rien du tout, admit Zakath.

Garion observait attentivement le dragon en train de dîner.

— Bien, vous remarquerez qu’il a les ailes relevées, dit-il tout bas. Quand il a la tête penchée comme ça, elles l’empêchent de voir ce qui se passe dans son dos. Faites-en le tour de ce côté-ci, je passe de l’autre. Quand nous serons en position, je sifflerai et nous chargerons. Tâchez de rester derrière cette aile soulevée. Enfoncez votre lance le plus profondément possible et laissez-la dedans. Quand le monstre sera hérissé de lances, il devrait avoir un peu de mal à bouger. Après l’avoir embroché, filez de là ventre à terre.

— Vous dites ça avec un sang-froid…

— Ce n’est pas le moment de perdre le nord. Si nous commençons à nous poser des questions, nous sommes fichus. Ce que nous allons faire n’est pas formidablement rationnel, vous savez. Allez, bonne chance.

— Bonne chance à vous aussi !

Ils se séparèrent et s’approchèrent lentement de la bête toujours occupée à son sinistre festin. Quand il fut en place, Zakath leva deux fois sa lance. Garion respira un grand coup. Il remarqua que ses mains tremblaient légèrement. Il chassa toute pensée, se concentra sur un point situé juste derrière l’omoplate du dragon et poussa un sifflement strident.

Ils chargèrent.

L’un dans l’autre, la stratégie de Garion ne marcha pas mal, mais les écailles du dragon étaient beaucoup plus coriaces que prévu et leurs lances ne plongèrent pas aussi profondément dans ses flancs qu’ils l’auraient voulu. Il fit volter Chrestien et s’éloigna à bride abattue.

La bête poussa un cri strident, cracha un geyser de feu et tenta de se tourner vers Garion. Comme il l’espérait, les lances qui hérissaient les flancs du monstre nuisaient à sa maniabilité. Puis Belgarath et la louve fondirent sur lui et lui mordirent sauvagement la queue. Le dragon battit désespérément ses ailes de chauve-souris, s’éleva majestueusement dans les airs en hurlant et en vomissant des flammes.

— Il s’en va ! projeta mentalement Garion à l’intention de son grand-père.

— Il va revenir. C’est une créature très vindicative.

Garion rejoignit Zakath de l’autre côté du cheval crevé.

— Nous l’avons sûrement blessé à mort, fit le Malloréen d’un ton plein d’espoir.

— N’y comptez pas trop, objecta le jeune roi de Riva. Nous n’avons pas enfoncé les lances très profondément. Nous aurions dû prendre davantage d’élan. Grand-père dit qu’il va revenir.

— Garion, fit mentalement Belgarath. Je vais faire quelque chose. Dis à Zakath de ne pas paniquer.

— Zakath, traduisit Garion, Grand-père va faire appel à la magie. Je ne sais pas ce qu’il prépare au juste, mais n’ayez pas peur.

Peu après, Garion perçut la vague d’énergie familière et le ciel devint d’un beau bleu azur.

— Très joli, mais pourquoi fait-il ça ? s’étonna Zakath d’une voix un peu tendue tout de même.

Belgarath sortit silencieusement des ténèbres.

— Ça devrait aller, dit-il dans la langue des loups.

— Qu’as-tu fait ? questionna son petit-fils.

— Un genre de bouclier. Ça vous protégera des flammes, au moins partiellement. Votre armure fera le reste. Vous aurez peut-être un peu chaud, mais vous ne finirez pas rôtis. Evitez quand même de faire les fous. Cette créature a toujours ses grandes dents pointues.

— C’est un genre de bouclier, traduisit Garion à Zakath. Il devrait contribuer à nous protéger des flammes.

A cet instant, de l’est, montèrent un hurlement et une colonne de flammes noirâtres.

— Attention ! dit sèchement Garion. Le revoilà !

Il dégaina l’épée de Poing-de-Fer en ordonnant à l’Orbe de se tenir tranquille. Un sifflement métallique lui apprit que Zakath avait lui aussi tiré son épée à deux mains.

— Ecartons-nous, lança Garion, qu’il ne puisse pas nous attaquer tous les deux à la fois. Jetez-vous sur sa queue, ça les rend toujours dingues, ces animaux-là. Il tentera de se retourner pour protéger ses arrières. Puis celui de nous deux qui sera devant essaiera de lui trancher le cou.

— Parfait, acquiesça Zakath.

Ils se séparèrent à nouveau et attendirent l’assaut du monstre en serrant les dents.

Le dragon avait arraché à coups de dents les lances dont ils l’avaient lardé ; il n’en subsistait que de courts moignons. Il se jeta sur Zakath avec une telle violence qu’il lui fit vider les étriers. Le Malloréen tenta désespérément de reprendre son équilibre alors que la bête l’engloutissait sous les flammes.

Il s’efforça frénétiquement de se remettre sur ses pieds, mais il ne pouvait s’empêcher de se recroqueviller à chaque jet de flammes tout en esquivant les serres du dragon qui plongeaient sur lui. La tête reptilienne fondit sur lui et ses crocs crissèrent sur son armure.

Garion décida alors de revoir sa stratégie. Il se laissa glisser à terre et vola au secours de Zakath.

— Du feu ! hurla-t-il à l’Orbe, et son épée s’anima aussitôt de la flamme bleue coutumière.

Il savait que Torak avait créé les dragons réfractaires à la sorcellerie ordinaire, mais ils n’étaient peut-être pas immunisés contre le pouvoir de l’Orbe. Garion fit un bouclier de son corps à Zakath qui se débattait toujours à terre et repoussa le dragon en lui assenant des coups redoublés de son immense épée. Sa lame embrasée s’enfonçait en crépitant dans son museau et la bête poussait des hurlements de douleur à chaque coup, mais elle tenait bon.

— Debout, vite ! cria-t-il à Zakath.

Il entendait, derrière lui, bringuebaler l’armure du Malloréen qui essayait de se redresser. Tout à coup, faisant fi de la douleur, le dragon lança ses serres vers Garion, le déséquilibrant. Il tomba à la renverse, sur Zakath. La bête poussa un cri de triomphe et plongea sur eux. Le jeune homme darda frénétiquement sa lame crépitante vers le mufle hideux du monstre et fit sauter son œil gauche, proéminent. Tout en se démenant pour se relever, Garion fut traversé par une étrange pensée : c’était le même œil. C’était l’œil gauche de Torak que le pouvoir de l’Orbe avait détruit, et voilà que la même mésaventure venait d’arriver au dragon. Alors, malgré le terrible danger qui les menaçait, Garion fut certain qu’ils allaient l’emporter.

Le dragon recula en hurlant de peur et de rage. Garion en profita. Il se releva comme il put et aida Zakath à en faire autant.

— Attaquez-le par la gauche ! aboya-t-il. Il est aveugle de ce côté, maintenant ! Visez son cou pendant que je détourne son attention !

Ils se hâtèrent de passer à l’action avant que le dragon ne reprenne ses esprits. Garion lui abattit sa grande épée embrasée sur la tête et lui ouvrit dans le mufle une énorme blessure d’où jaillit un flot de sang. La bête riposta en l’engloutissant dans un tourbillon de flammes. Garion l’ignora. Il plongea en avant et lui frappa le museau à coups redoublés. Il voyait Zakath abattre, tel un bûcheron, son épée sur le cou reptilien du monstre, mais la cuirasse écailleuse défiait tous ses efforts. Comme Garion le harcelait de plus belle, le monstre borgne tenta de l’écraser sous l’une de ses serres. Le jeune roi de Riva s’acharna alors sur sa patte écailleuse, la tranchant à moitié. Fou de douleur, le dragon commença à reculer lentement, peu à peu.

— Continuez, Zakath ! beugla Garion. Ne lui laissez pas le temps de se reprendre !

Les deux hommes en armure conjuguèrent leurs efforts pour repousser la hideuse bête. Quand Garion frappait, le dragon braquait sa tuyère sur lui et le noyait sous les flammes. Alors Zakath lui flanquait un coup sur la nuque, plus vulnérable. La bête faisait pivoter son cou reptilien pour riposter et Garion attaquait à nouveau. Affolé, le monstre tournait la tête d’un côté et de l’autre, impuissant. Son souffle incendiaire atteignait les buissons et la terre plus souvent que ses assaillants. Pour finir, incapable d’en supporter davantage, il battit fébrilement ses ailes pareilles à du cuir.

— Il ne faut pas qu’il s’envole ! hurla Garion sans cesser de frapper d’estoc et de taille. Tapez-lui sur les ailes !

Ils concentrèrent leurs efforts sur les épaisses membranes noires, cireuses, dans l’espoir de les réduire en lambeaux, mais la peau cuirassée résista à toutes leurs tentatives. Le dragon s’éleva lourdement dans les airs, les aspergeant de sang, les noya sous les flammes tout en continuant à hurler et s’enfuit vers l’est.

Belgarath revint vers eux sous sa forme humaine, le visage livide de colère.

— Vous êtes devenus complètement fous ? s’écria-t-il. Je vous avais dit de faire attention !

— La situation nous a un peu échappé, Belgarath, répondit Zakath, tout pantelant. Nous n’avons guère eu le choix. Vous m’avez encore sauvé la vie, Garion, ajouta-t-il. Ça commence à devenir une habitude.

— Ben, ça m’a paru la meilleure chose à faire, sur le coup, soupira l’intéressé en se laissant tomber à terre, épuisé. Va falloir que nous le pourchassions ou il reviendra.

— Celle-ci en doute fort, objecta la louve. Celle-ci a une longue expérience des bêtes blessées. Vous lui avez enfoncé des piques dans le corps, arraché un œil, entamé la face et la patte avec du feu. La bête va regagner son repaire et y rester jusqu’à la guérison. Ou la mort.

Garion s’empressa de traduire ses paroles à Zakath.

— Ça pose un problème, remarqua le Malloréen. Comment allons-nous convaincre le roi que toute menace est écartée ? Si nous avions tué le dragon, c’était très simple, mais là, Naradas risque de lui souffler de nous garder sous la main pour le cas où le monstre reviendrait.

— Je commence à penser que Cyradis avait raison, marmonna Belgarath en fronçant le sourcil. Le dragon n’avait pas un comportement normal. Il reculait quand Garion le frappait avec son épée embrasée.

— Vous en auriez fait autant à sa place, non ? nota Zakath.

— Vous ne comprenez pas. Le dragon n’aurait même pas dû sentir la brûlure, mais la force qui l’animait n’était pas immunisée contre l’Orbe, elle. Il faudra que j’en parle avec Beldin. Bon, vous avez deux minutes pour récupérer et on y va. Je voudrais rentrer à Dal Perivor et jeter un coup d’œil à cette satanée carte.

La sibylle de Kell
titlepage.xhtml
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_027.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_028.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_029.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_030.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_031.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_032.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_033.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_034.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_035.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_036.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_037.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_038.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_039.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_040.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_041.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_042.html
Eddings,David-[La Malloree-5]La sibylle de Kell(The Seeress of Kell)(1991).MOBILE.French.ebook.AlexandriZ_split_043.html